FIFF 2022 : Quelle image d’Afghanistan ?

Le voyage dans la Perse Ancienne offert par le 36e Festival International du Film de Fribourg (18.03.2022 – 27.03.2022) passe à travers les histoires de 7 réalisateur.trice.s courageux.ses. Tout au long de la route de la soie, 7 films en dari et pashto – les deux langues officielles d’Afghanistan, parmi les 40 qui existent – peignent un scénario merveilleux. Mais quelle image de ce pays aux facettes multiples souhaite reconstruire le FIFF ? Un tour d’horizon s’impose.

1 – Un pays ravagé par les guerres. Granaz Moussavi, dans When pomegranates howl (2020), nous raconte la vraie histoire d’Hewad, un jeune garçon rebelle appartenant à l’ethnie des Pashtouns. Il vend du jus de grenade et des amulettes contre le mauvais œil pour apporter du pain à la maison. Son père est mort dans une explosion, sa mère doit marier un homme qui puisse soutenir la famille. Hewad rêve de devenir une star du cinéma, de laisser Kaboul pour ensuite y revenir avec les sous pour se construire une nouvelle vie. Son ambition se fortifie lorsqu’il rencontre un photographe australien. Ceci l’engage pour mettre en scène un spectacle d’enfants qui jouent à la guerre… Hewad ne laissera jamais Kaboul. Il meurt avec ses compagnons, tués accidentellement pendant une rafle des militaires australiens qui les avaient pris pour des terroristes. La réalisatrice a premièrement donné voix à ces victimes martyrisées, tout en dénonçant l’apathie des pays occidentaux envers l’agonie des Afghan.e.s.

Je n’ai pas l’espoir que le monde se soucie du peuple. L’Afghanistan a besoin d’écoles et d’universités, d’académies d’art et de musique, où les gens – hommes et femmes – puissent développer un esprit critique pour changer leur destin.

Cit. Granaz Moussavi

The land of the enlightened (2016) par le Belge Pieter-Jan de Pue et Kabul, city in the wind (2018) par l’Afghan Aboozar Amini nous fascinent par la qualité de la photographie. Dans le premier, le chef d’une bande de Kuchis – un groupe ethnique de nomades – déterre des mines soviétiques, trafique de l’opium et des lapis-lazulis, rêve de devenir le roi d’Afghanistan. Dans le second, Kaboul pullule d’enfants, le ciel de cerfs-volants. Les chants des Imams appellent à la prière, alors que les kamikazes frappent les marchés, les écoles, les mariages.

2 – La loi de l’omerta. Le silence est provoqué également par A thousand girls like me (2017) par la cinéaste afghane Sahra Mani. Le documentaire aborde deux thématiques taboues : le viol et l’inceste. Abusée par son père depuis l’enfance, Khatera décide de réclamer justice en exploitant les médias locaux. Elle se retrouve seule face à une famille et des traditions violentes, un système de justice corrompu et une société faite taire par la loi de l’omerta, une loi proclamée par les hommes. Mais Khatera brise le silence au péril de sa vie. Elle est presque accusée de « sexe illégal », d’avoir insulté les préceptes de l’Islam. Après une bataille hallucinante, Khatera obtient finalement le passeport pour quitter le pays avec Zainab et Mohammed, à la fois ses frères et ses enfants.

En Afghanistan, quand une femme est violée ou victime d’inceste, elle n’est pas considérée comme victime, mais comme coupable.

Cit. Sahra Mani

Le titre de A flickering truth (2015) est éloquent. La Néozélandaise Pietra Brettkelly suit les pas d’Ibrahim Arify, né en Afghanistan mais grandi en Russie. Leur but commun : sauver les archives d’Afghan Film avant la reprise de la ville par le régime fondamentaliste. C’est ainsi que les tiroirs cachés de la mémoire ont pu s’ouvrir à nouveau. Il y a 50 ans, pendant le règne de Mohammed Zahir Shah, l’économie et la culture étaient florissantes. Les images des femmes au travail et dévoilées en jupe nous choquent. Les films des années 1960 constituent un danger pour les talibans : il faut empêcher que le peuple se souvienne du passé heureux, il faut faire taire qui connaît la vérité. Le documentaire est une mise en abyme des propos de départ du FIFF.

3 – Nanar quotidien. Dans un tout autre registre – celui du comique – Nothingwood (2017) et The orphanage (2019) nous montrent la facette ironique du pays des coquelicots. La Française Sonia Kronlund et l’Afghano-iranienne Shahrbanoo Sadat mettent à l’écran les aventures rocambolesques de Salim Shaheen, metteur en scène protagoniste de la première comédie, et de Qodratollah, adolescent coincé dans un institut prosoviétique. Rigolades au premier plan, détresse en coulisse, bataillons de Mujahideen – les défenseurs du jihad – derrière la caméra.

Kaboul, ce n’est ni Hollywood ni Bollywood, c’est Nothingwood parce qu’il n’y a pas d’argent, pas d’aide, pas de matériel, rien.

Cit. Salim Shaheen

Depuis leur retour au pouvoir à l’automne 2021, les talibans pratiquent une cancel culture radicale sur les arts. En gommant l’histoire, ils croient manipuler l’avenir. Le FIFF a contribué à sauver une partie du patrimoine d’Afghanistan. Et pourtant, il y a encore des enjeux qui nous interpellent. Pourquoi choisir des films ne montrant que le visage plus cruel et sauvage du peuple déjà avant la récidive des fondamentalistes ? Pourquoi n’aborder jamais les dégâts causés par les occupations russe et américaine ? A-t-on besoin de frapper autant les cœurs des gens pour les pousser à la réflexion ? Le sentimentalisme suffit-il sans de mise en contexte ? Il nous manque une clé de lecture importante. On est confus, on est révoltés, on prie, mais on ne peut rien. Le cinéma est puissant, mais il ne fait pas d’escomptes à personne.

Retrouvez les réponses à ces questions dans l’interview à Thierry Jobin, directeur artistique du FIFF, en occasion de l’émission dédiée au festival.

Mes remerciements à Omid Mohammad Razi pour les traductions et les contextualisations.

Consuelo Salvadori

Copyright photo GettyImages

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