The Looming Storm – Critique cinéma – FIFF 2019

– Spoiler Alert –
The Looming Storm est un film chinois réalisé en 2017 par Dong Yue. D’une durée de 116 minutes, il s’agit du premier long-métrage de son auteur. Il était en compétition internationale en cette édition 2019 du festival international de films de Fribourg. D’aucuns y voient, non sans raison, un homologue chinois du film coréen Memories of Murder de Bong Joon-ho, également rediffusé cette année au FIFF.

L’action se déroule en 1997, dans une ville industrielle du Sud de la Chine, cette Chine populaire en pleine transformation économique, et donc sociale. Le personnage principal, Yu Guowei, que l’on surnomme chef ou détective, est responsable de la sécurité dans une usine. C’est un employé zélé dont les méthodes dépassent souvent le cadre strict de ses compétences professionnelles. Il est ainsi élu meilleur employé de l’année de son usine pour l’efficacité de son travail, dans la lutte contre une série de vols, par exemple.

Plusieurs meurtres mystérieux ont lieu depuis quelque temps aux abords de son usine. Les victimes sont systématiquement des jeunes femmes aux cheveux noirs, dénudées, lardées de coups de couteaux, dont le corps est abandonné dans un champ. Yu vient en aide à la police, qui s’accommode plus qu’elle se satisfait de ce « détective ». Comme la police bute face à l’absence d’éléments, l’enquête piétine, et Yu, toujours pris un peu plus dans le tourbillon de cette affaire, finit par leur être préjudiciable. Yu poursuit alors l’enquête de son côté, avec l’aide de son acolyte, et au moyen des méthodes traditionnelles – la filature, la collecte d’informations auprès de particuliers, etc. Un jour, il repère à l’entrée de l’usine un individu particulièrement suspect, si suspect qu’il prend la fuite lorsqu’il remarque que Yu l’observe. Ainsi, entre le milieu et le deuxième tiers du film a lieu une scène d’action haletante, remarquablement réalisée, et au rythme très prenant. Yu y perdra la trace de cet individu suspect – pour ne la retrouver qu’à la fin du film – mais il y perdra surtout son fidèle acolyte. Dans la suite du film, il finira même par détruire son monde, y compris celle qu’il aime, à force de trop s’investir dans cette affaire.

The Looming Storm est donc un polar, mais un polar qui, comme tout film de qualité, dépasse au moins un peu les frontières de son genre. Il décrit des réalités sociales et psychologiques avec finesse et brutalité. Et c’est vrai, comme cela nous a été dit en début de séance, qu’il s’agit d’une œuvre qui ne supporte par le petit écran pour son premier visionnage. Comme il faut laisser le temps au temps, il faut aussi savoir donner la place au décor – notamment dans la scène d’action du milieu. C’est un film que j’ai particulièrement aimé, et j’encourage réellement d’aller le voir.

Le premier point fort de ce film est l’ambiance qui s’en dégage. Tout dans le film concourt à la dépression de l’esprit et à l’oppression de l’individu. En premier lieu par la nature, essentiellement par la pluie presque constante, parfois torrentielle, qui inonde l’écran à longueur de film. Lorsqu’il ne pleut pas, le ciel est gris, et l’on se dit que c’est moins à cause de la pluie à venir qu’à cause de la pollution. D’autre part, l’oppression vient par les décors d’usine, ces usines vieillies, déjà obsolètes à la fin du XXe siècle, au bord de la fermeture et de la démolition. Ces usines toutes entières faites de rouages, de colonnes de métal noir et d’acier en fusion où l’humanité disparait face à la machine et à l’industrie.

Le film est très bon également dans le traitement des réalités sociales. Évidemment, le chômage, qui touche jusqu’aux meilleurs ouvriers – Yu lui-même – est dépeint dans toute son ampleur la charge de déception et de désillusion qu’il peut contenir dans la Chine populaire. Les usines vétustes qui sont détruites pour laisser place à des quartiers nouveaux, à la fin du film, sont en quelque sorte porteuses de l’espoir dans un monde meilleur, bien qu’il s’agisse aussi de la fin d’un monde.

Je souligne également le traitement de la prostitution, fait au travers des deux personnages féminins de l’œuvre – une informatrice de Yu, et la femme qu’il aime et qu’il finit par faire sortir du métier en lui achetant un salon de coiffure. La réalité de ce phénomène est traitée sans jugement moral, uniquement dans la description de la précarité – financière ou affective – de la vie de ces femmes, qui rêvent de changer de vie mais restent liées par l’aspect financier. Sans apitoiement non plus : les travailleuses de ce métier sont traitées ici pour ce qu’elles sont : des êtres humains, qui ont part à cet univers glauque des bas-fonds, mais où il faut vivre. Certaines scènes, certaines images, m’ont beaucoup fait penser au Marginal avec Belmondo. Évidemment, ces éléments de description sociale, quoique brillamment traités, ne sont pas le propos principal du film.

Le jeu d’acteurs est d’une très grande qualité. Il n’y a rien, à mon sens, à redire sur sa justesse. Le vieux commandant de police, telle une force tranquille de qui se dégage un charisme naturel. Le personnage principal féminin qui, même à titre de prostituée, dégage une certaine innocence. Elle atteint une précision naturelle, spontanée et déchirante lorsqu’elle découvre les machinations de son homme sur son carnet de notes. Le personnage principal bien sûr, est là où on l’attend. Ces acteurs incarnent des personnages typés, bien caractérisés, de grande invention. Chaque personnage a son rôle défini dans l’intrigue et dans l’ambiance ; il n’y a pas de personnage vide, comme on en voit parfois, écrit uniquement pour cocher une case du cahier des charges.

Pour moi, les deux points majeurs de ce film sont la scène d’action intermédiaire et le final. Ces deux moments sont caractérisés par une extrême brutalité. Le final, surtout, est renversant. La mort de l’antagoniste, enfin révélée, est d’une horreur sans bornes, et pourtant tellement banale, d’une certaine façon. Mais au-delà de la brutalité qui traverse nos tripes, c’est notre esprit qui est renversé : le dernier tiers du film, en termes de recherche, d’enquête, d’efforts fournis pour retrouver le meurtrier, est rendu totalement inutile, puisque le meurtrier était déjà mort, écrasé dans le plus grand des hasards par deux camions à la suite sur la même route, au sortir de l’usine… Cette vacuité, prêtée aux actions les plus lourdes du protagoniste, ne laisse pas indifférent.

Je reprocherai à ce film une perte de rythme à son dernier tiers, c’est-à-dire juste après la scène d’action à l’usine, jusqu’au moment du grand final. L’ambiance lourde et oppressante et l’attache à la psychologie des personnages n’avait pas pâti, dans les deux premiers tiers, d’un certain rythme de narration, qui sur la fin ralentit étrangement, causant presque un certain ennui, heureusement rattrapé par des évènements choquants comme le massacre de cette famille inconnue par un père frustré ou encore le suicide du personnage féminin. Des épisodes qui viennent nous détruire la cervelle pour notre plus grand plaisir. Le second point que je reproche au film est justement le caractère trop flou des motifs du suicide de la femme du protagoniste. Il s’agit toutefois d’un détail.

Le film a une façon tout-à-fait déroutante de filmer les évènements tragiques, une sorte d’« esthétique prémonitoire » : autant le suicide de la femme que le second écrasement du meurtrier à la fin peuvent être ressentis par le spectateur quelques centièmes de seconde avant l’évènement. On se dit : « Mon Dieu, je sens que c’est ça qui va arriver… C’est ça qui est en train d’arriver… C’est arrivé… Je le savais… Mais le savais-je vraiment ? » Et l’évènement décrit est si horrible que, bien qu’il fut anticipé un court instant, on ne voudrait pas y croire.

Vous aurez compris que The Looming Storm, pour moi, est un film grand, un film puissant, un film que j’ai aimé et que je conseille. Une œuvre qui vient travailler autant nos tripes que notre cerveau. Une catharsis finale libératrice qui marque le public. Un long-métrage soigné à l’ambiance particulièrement réussie. Je ne peux que me réjouir des futures productions de Monsieur Dong Yue.

 

Alexandre Marques

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